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La science, la fiction, la réflexion : une interview avec Ted Chiang

On s'est assis avec ce célèbre écrivain pour parler des défis liés à l'adaptation de la fiction, des atouts des différents supports narratifs, des idées reçues sur l'IA générative, et de la science-fiction comme…
David Caballero Editor-in-Chief Spain 29 juillet 2026

Photo originale par Alan Berner.

Il y a quelques jours, on a couvert le festival Celsius 232 à Avilés, dans les Asturies, en Espagne, où on a réalisé 22 interviews et où on t’a fait découvrir les réflexions issues de ses nombreuses tables rondes. C'était la 15e édition de ce prestigieux rassemblement international d'auteurs de fiction, mais la première tant pour Gamereactor que pour notre invité d'aujourd'hui, Ted Chiang, auteur de nouvelles de science-fiction très apprécié.

Tout en nous imprégnant de l’ambiance unique du festival, de la richesse des connaissances partagées par les auteurs et les artistes, et de l’enthousiasme contagieux des lecteurs et des fans, on a eu le privilège de s’asseoir pour une conversation approfondie avec l’un des auteurs de science-fiction les plus influents de ces deux dernières décennies.

Dans l’interview qui suit, on aborde les adaptations, la narration interactive, l’IA générative, le processus d’écriture et la valeur intemporelle de la fiction en tant que mode de pensée.

★ Gamereactor : Beaucoup de tes histoires partent d’un concept scientifique ou philosophique, mais ce dont les lecteurs se souviennent souvent le plus, c’est leur impact émotionnel. Quand tu commences à écrire, est-ce que ce sont les personnages qui viennent en premier ou l’idée ?

Ted Chiang : Pour moi, c’est le concept qui vient en premier.

Je pense que la science-fiction est un bon moyen de mettre en scène des questions philosophiques. Quand les philosophes discutent de ces questions, ça peut être très abstrait. Si tu n’es pas philosophe, tu peux facilement te demander pourquoi quelqu’un s’intéresserait à ça.

Ce que fait la science-fiction, c’est te permettre d’imaginer un monde où cette question n’est plus abstraite, où elle a une importance concrète.

Tu crées des personnages qui vivent dans ce monde, et les réponses à ces questions ont une réelle importance dans leur vie.

Si tu arrives à faire en sorte que tes lecteurs s’identifient à ces personnages, ils comprendront d’une manière plus viscérale pourquoi cette question philosophique est intéressante.

Du coup, quand j’écris de la fiction, je pars d’une idée, mais je cherche toujours un moyen de lui donner une dimension plus émotionnelle.

★ Je suppose que c’est pour ancrer ces idées dans le cœur des lecteurs. *Story of Your Life* a été adapté au cinéma sous le titre *Arrival*. Est-ce que cette expérience a changé ta perception des adaptations et des histoires qui semblent impossibles à porter à l’écran ?

Quand on m’a contacté pour la première fois au sujet d’une adaptation au cinéma, ma première pensée a été : « T’es sûr que c’est la bonne histoire ? »

Évidemment, l’histoire est très intérieure. Elle se déroule en grande partie dans la tête du protagoniste. J’aurais dit que ce n’était pas un bon candidat pour une adaptation cinématographique.

Mais après avoir vu le résultat : un très bon film, je me rends compte aujourd’hui que je ne suis pas bien placé pour juger de ce qui constitue un bon candidat à l’adaptation. C’est un peu le boulot des scénaristes.

Ce que les scénaristes savent faire, c’est voir quelque chose qui n’est pas évident ; en tout cas, pas évident pour moi. C’est très facile d’imaginer une adaptation littérale, et si c’était ton approche, personne n’aurait choisi *Story of Your Life*.

Certains scénaristes ont un vrai don pour voir ce qui n’est pas immédiatement apparent, pour déceler dans une histoire un potentiel qui pourrait en faire un film. Moi, je n’ai pas ça (rires).

*Stories of Your Life and Others* comprend « Story of Your Life », qui a été adapté au cinéma par Denis Villeneuve sous le titre *Arrival*.

★ « Story of Your Life » est devenu « Arrival », mais de nombreux lecteurs considèrent que tes autres nouvelles sont encore plus difficiles à adapter. Y en a-t-il certaines qui, selon toi, devraient rester exclusivement littéraires, ou penses-tu que chaque idée peut finir par trouver le langage cinématographique qui lui convient ? C’est peut-être à eux de le découvrir ?

Comme je l’ai dit, je ne suis pas la bonne personne à qui poser cette question (rires). Je ne pensais pas que « Story of Your Life » puisse être adapté, donc ce n’est pas à moi d’en décider.

Je dirais simplement que, quel que soit le support sur lequel tu travailles – qu’il s’agisse de fiction en prose, de cinéma, d’animation plutôt que de prises de vues réelles, ou même de jeux vidéo ou de bandes dessinées –, tu dois réfléchir aux atouts propres à ce support. Qu’est-ce que ce support te permet de faire que tu ne peux pas faire, ou qui est bien plus difficile à faire, dans d’autres supports ?

Je pense que le secret de l’adaptation, c’est de prendre une œuvre qui exploite les atouts de son support d’origine, puis de trouver un moyen de transmettre cette même histoire ou idée de base en utilisant les atouts d’un autre support. D’une certaine manière, c’est ça le défi de l’adaptation.

Parce que certaines personnes écrivent des romans presque dans l’intention qu’ils deviennent des films. Elles imaginent un film dans leur tête pendant qu’elles écrivent. Ces œuvres sont probablement très faciles à adapter. Mais d’une certaine manière, ces auteurs n’exploitent pas pleinement la prose en tant que support, car ils pensent à un autre support.

Quand il s’agit d’œuvres écrites pour ce support (des fictions écrites pour être des fictions, sans penser à une adaptation), ça pose un défi d’adaptation bien plus difficile. C’est pour ça qu’il faut que l’adaptateur ait un certain talent ou une certaine imagination, quelqu’un capable de faire le pont entre deux supports différents.

★ En parlant de supports, et pas d’adaptations mais des atouts propres à chaque support, est-ce que les jeux vidéo, la narration interactive (ou même la narration adaptative), c’est quelque chose qui t’attire ? Tu trouves ça passionnant d’imaginer des histoires qui évoluent en fonction des choix du joueur ?

Je suis un joueur. Je joue bien aux jeux vidéo. Mais je ne pense pas que je saurais écrire pour un jeu vidéo.

Une chose que je dis souvent, parce que les gens me demandent parfois si ça m’intéresserait d’écrire pour le cinéma, c’est que je pense que le cinéma est une langue que je comprends mais que je ne sais pas parler. Le cinéma est un média que j’apprécie, mais je ne sais pas comment m’exprimer à travers lui.

Je pense qu’il en va de même pour les jeux vidéo. J’y prends plaisir en tant que joueur, mais je ne pense pas avoir cette affinité avec ce média qui ferait de lui celui dans lequel j’ai envie de m’exprimer. Je trouve que c’est un média très intéressant en raison de son aspect interactif, et il se distingue des autres médias à cet égard.

Comme je le disais, l’idéal serait d’essayer de raconter une histoire pour laquelle le jeu vidéo serait le support idéal. Je pense qu’il faut avoir une véritable affinité avec ce support pour y parvenir, et je ne sais pas si c’est mon cas.

★ Beaucoup de tes œuvres explorent l’intelligence et la conscience. Vu l’essor récent de l’IA générative, as-tu changé les questions qui, selon toi, méritent d’être posées aujourd’hui ?

Pendant une grande partie de l’histoire de la science-fiction, l’idée de machines pensantes ou d’intelligence artificielle a été très courante, et les gens y sont régulièrement revenus.

Je pense qu’il y a toujours eu de nombreuses questions philosophiques intéressantes autour de ce sujet.

Mais ce qu’on a vu ces cinq dernières années environ, avec l’essor de l’IA générative, n’a rien à voir avec ce dont parlait la science-fiction. Les questions qui intéressaient la science-fiction ne s’appliquent pas vraiment à la situation actuelle.

Voici une façon d’aborder la question.

Avant, la science-fiction aurait pu se demander : « Devrais-tu confier ta prise de décision à une machine ? »

Je trouve que c’est une question philosophique intéressante, car l’idée d’une machine qui prend de meilleures décisions que les humains (ou simplement différemment des humains) soulève des arguments légitimes tant en faveur qu’en défaveur de la confiance qu’on peut lui accorder.

Mais aujourd’hui, la question est plutôt : « Devrais-tu confier tes décisions à Amazon ? »

Je ne pense pas que ce soit une question philosophique intéressante. Je pense que la réponse est clairement « non, tu ne devrais pas ». Je ne pense pas qu’il y ait de bon argument philosophique pour confier tes décisions à Amazon.

Ce que je veux dire, c’est que l’IA générative (le logiciel qu’on qualifie actuellement d’IA) n’est pas une machine qui pense. C’est essentiellement un outil au service du pouvoir des entreprises.

Je ne pense pas qu’il y ait de bon argument philosophique pour se laisser simplement écraser par le pouvoir des entreprises.

Les entreprises ont tout intérêt à soulever ces questions sur les machines pensantes et à suggérer qu’elles pensent peut-être mieux que toi.

Mais ce n’est pas ce à quoi on a affaire aujourd’hui. Ce n’est pas la situation à laquelle on est confronté.

Chaque fois qu’elles parlent de ces idées, ce n’est qu’un écran de fumée, car ce qui les intéresse, c’est d’accroître leur pouvoir sur les individus.

Je pense donc qu’il est vraiment important d’y voir clair sur la situation dans laquelle on se trouve réellement. La situation à laquelle on est confronté aujourd’hui n’est pas celle qui intéressait autrefois la science-fiction. La situation à laquelle on est confronté, c’est celle de la résistance face au pouvoir des entreprises.

★ Tes livres (et tes réponses d’aujourd’hui) proposent rarement des réponses simples. Tu penses que la fiction devrait laisser les lecteurs avec des conclusions ou avec de meilleures questions ?

Je pense que la fiction peut faire les deux.

À un certain niveau, l’auteur a probablement des convictions, une position qu’il défend, et souvent, la fiction qu’il écrit est un moyen de plaider en faveur de cette position.

Ce n’est pas une obligation que, dans une œuvre de fiction réussie, les lecteurs changent d’avis pour adopter cette position, mais s’ils la comprennent au moins, c’est peut-être bien ce que l’auteur cherche à obtenir.

Certaines œuvres de fiction, dans ce sens, avancent un argument. Elles ne disent pas forcément « voilà la réponse », mais elles défendent une cause.

En même temps, un auteur peut soulever des questions en présentant plusieurs arguments différents : en plaidant à la fois pour et contre quelque chose.

Pour beaucoup de questions, il y a de bons arguments des deux côtés. Une œuvre de fiction peut faire valoir ces deux arguments, et en les exposant clairement, elle aide les lecteurs à réfléchir plus clairement à la question.

Les lecteurs peuvent alors trouver leur propre réponse, ou au moins mieux comprendre pourquoi ils pensent comme ça.

Alors oui, la fiction peut faire les deux. Elle n’apporte peut-être pas de réponses, mais elle peut présenter des arguments.

★ Pour finir, lors de la table ronde d’hier, tu as évoqué le Clarion Writers’ Workshop et à quel point ça t’a changé. Comment ça t’a façonné en tant qu’auteur, et quel est, selon toi, l’élément clé que ça a apporté à ton processus créatif ?

Le Clarion m’a façonné de plusieurs façons.

D’abord, ça m’a confirmé que l’écriture de science-fiction était ce que je devais faire, ce que je devais poursuivre. Avant ça, je commençais à douter que ce soit la bonne voie pour moi.

Clarion m’a aussi mis en contact avec la communauté des autres auteurs de science-fiction, ce qui a été extrêmement précieux pour moi. Dans le même ordre d’idées, ça m’a aidé à cristalliser mon identité en me montrant à quelle communauté j’appartenais vraiment.

Une des choses que j’ai dites lors de la table ronde, c’est que, pendant l’atelier, tu entendras de nombreux lecteurs expliquer leur interprétation d’une histoire. Ils te diront ce qu’ils en ont retenu.

Entendre plusieurs auteurs expliquer leur réflexion sur le fonctionnement de la fiction est extrêmement utile, car ça t’apprend qu’il existe une multitude de façons différentes de lire une histoire.

Si tu travailles tout seul, tu te concentreras probablement sur une seule façon de lire une histoire : la tienne. Mais les gens lisent les histoires de mille et une façons différentes.

Quand tu participes à un atelier avec d’autres auteurs, tu es entouré de lecteurs capables d’exprimer clairement leur interprétation d’une œuvre, d’une manière dont les lecteurs qui ne sont pas auteurs ne seraient peut-être pas capables.

Ça t’aide à comprendre toutes les différentes façons dont les lecteurs interprètent la fiction et, par conséquent, toutes les différentes façons dont la fiction elle-même peut fonctionner en tant que média.

C’est pour cette raison que Clarion m’a énormément aidé.

*Exhalation* et *The Lifecycle of Software Objects*, de Ted Chiang.

Aucune nouvelle œuvre n’a été officiellement annoncée, mais si l’on en croit cette conversation, la curiosité de Ted Chiang pour la narration, la technologie et la philosophie reste aussi vive que jamais.

Editor-in-Chief Spain David Caballero was editor-in-chief of Gamereactor Spain, writing for the site from 2011. He covered video games alongside film, tech and wider culture, and interviewed developers at events across Europe.
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